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Piggy board, de l’artiste Rik Delrue

Publié le 15 juin 2010

 

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Durant l’année 2007, Rik Delrue finalisa un projet intitulé « Piggy Boards » pour une exposition à dimension de rétrospective à Ostende. C’est un projet autour de ce qui nous est cher, de ce qui compte réellement pour nous. Que garderions nous si nous devions tout perdre ?

Pour symboliser cette question, il choisit l’image du cochon. 

S’il avait choisi l’écureuil, il se serait privé de l’anatomie généreuse de cet animal et faut-il insister, de sa place dans la culture (ou plutôt l’agriculture) flamande. En ce sens, l’animal intéressa divers artistes dont le plus célèbre reste Wim Delvoye (né Wervik en 1965). Dans un domaine qui intéresse Rik Delrue, la psychanalyse , le porc renvoie à l’analité. Pour l’enfant, les fèces qui quittent son corps apparaissent comme contrôlables, ce qu’il choisit de garder et d’offrir. Des expressions populaires dérivent de cette importance de l’excrément, comme l’idée qu’en toucher porte bonheur. Le porc est aussi porteur d’interdit, par l’image négative de l’animal lorsqu’il est souillé. Il est ainsi connoté culturellement, songeons aux interdits religieux entourant la consommation de sa viande.
Durant la première phase de son travail, Rik Delrue entreprit de récolter les témoignages de personnes parfois fragilisées. Acheteur compulsif de nourriture qui apprend au contraire à épargner ; réfugié politique irakien qui ne garde de son pays que les traditions culinaires ; amoureuse éternelle hantée par le souvenir d’un amour pourtant révolu ; patient en souffrance psychologique dans un asile ; femme sacrifiant son bonheur pour éviter un divorce à ses enfants ; militante écologiste voulant préserver la nature ; ancien combattant voulant défendre l’unité du pays, etc.
Dans un second temps, ces récits furent donc transposés plastiquement sur le corps de ses cochons en porcelaine. Corps transformés en tableaux noirs de notre enfance, image de la rétrospection, avec peut-être un jeu de mot entre « board » (tableau) et « boar » (le vèrrat, le sanglier). Chaque porc est porteur d’une image renvoyant au récit, comme les tatouages du héro d’un roman de Ray Bradbury .
Ici, l’artiste se veut lui-même l’interprétateur et en même temps le communicateur des récits. Malgré un anonymat préservé, l’art devient un juste voile de pudeur. Il permet parfois d’extraire de la dimension personnelle du message son caractère universel. Visuellement, les porcs deviennent des êtres éminemment sympathiques (comme les nains de jardins par exemple), quelque soit le contenu du récit initial. De plus, l’exposition récente à Ostende était une prouesse sur le plan de la mise en espace, créant des lieux clos qui permettaient une interprétation nouvelle des objets. Les cochons étaient placés sur de hauts socles tubulaires métalliques, très sobres. Cette hauteur, célébrant en quelque sorte dsc04950_1le courage des sujets interviewés, rendait le visiteur humble face aux oeuvres. L’exposition culminant d’ailleurs avec un cochons portant une couronne royale et un baudrier aux couleurs du drapeau belge. Cette affirmation de la volonté populaire de préserver l’unité du pays tombait à point nommé puisque le lieu de l’exposition faisait jadis partie d’un complexe thermal construit par Léopold II. Dans le même contexte, un porc se présentait percé – à la fois comme un pain surprise mais aussi comme un taureau dans l’arène – des petits drapeaux aux couleurs de quelques régions d’Europe connues pour leurs velléités indépendantistes (Corse, Catalogne…).
Évocation certaine de la grandeur de l’homme, de sa détermination à donner un sens à son existence, de se raccrocher à quelques valeurs, en toute circonstance, « Piggy Boards » montre que Rik Delrue est totalement en phase avec les individualités dont il retrace le parcours.

Ludovic Recchia, conservateur de la section céramique au Musée royal de Mariemont