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Les fontaines d’Arthur Craco

Publié le 12 novembre 2012

 

Les œuvres originales et la personnalité d’Arthur Craco (1869-1955) passionne aujourd’hui encore un cercle d’initiés. L’artiste a poursuivi tout au long de sa carrière une œuvre étrange, voire troublante reflet de sa vie intérieure. L’homme s’est exprimé au travers de la sculpture, de la gravure, de la céramique, autant de choix relevant tant de ses goûts que d’une stratégie oscillant entre l’objet d’art unique et les petits objets d’édition nécessaire à ses besoins financiers.

Avec son arrivée à Andenne Craco aborde une production monumentale en céramique comme il l’avait peu envisagé auparavant. Dès 1910 l’artiste est en lien avec le syndicat d’initiatives local. Deux vases monumentaux, datés de 1913 et aujourd’hui conservés dans une collection privée, semblent témoigner de ses premières œuvres dans la cité des ours. A Andenne l’artiste se plaît, le matériau, la présence de commanditaires et les infrastructures offrent à l’homme mûr nombre d’avantages. Il y sera, ainsi, à l’œuvre plus d’une vingtaine d’année.

Ses fontaines se présentent comme de solides architectures de grès flammé, bétonnées en leur centre. « Ingélives et assurées contre les intempéries » comme se plait à le rappeler l’artiste sur ses documents personnels. En d’autres mots : faites pour durer. Elles sont aujourd’hui au nombre de trois sur le territoire communal : les fontaines aux faisans, aux chats et aux chimères. A Ixelles, la place Fernand Cocq s’orne d’une margelle de puits au décor de lévriers. Au musée de la céramique, les fontaines aux oiseaux et à la pieuvre complètent l’inventaire. Pour être exhaustif, il faudrait encore signaler la présence sur le marché de l’art et dans les collections du Musée d’Andenne d’éléments épars de fontaine. Des créatures fantastiques, de dimensions modestes vraisemblablement conçues pour projeter de l’eau.

De la margelle d’Ixelles réalisée pour l’exposition des arts décoratifs de Paris de 1925 à la fontaine aux faisans installée en 1937 place du chapitre, Craco s’exprime au travers d’un bestiaire varié, oiseaux, chats, pieuvre mais surtout le chien, qui semble être l’animal de prédilection de l’artiste. La race canine est présente sur plusieurs de ses fontaines dont la fontaine aux chimères, la plus importante par ses dimensions. Ces animaux ont rarement l’air plein de vitalité, leurs corps décharnés luisent sous un émail gras teinté de brun, de gris, de vert, de bleu ou de noir.

Autre trait récurent et caractéristique est l’esprit caricatural qui habite ses créations. Les figures qu’il nous offre à voir, sont un condensé de l’observation acérée des animaux et de ses contemporains. Ce goût pour la satire n’a rien de surprenant quand on sait que l’artiste participait aux activités de plusieurs ligues humoristiques.

Au cœur de ces réalisations, on perçoit les différentes sources d’inspiration de l’artiste. Une double influence médiévale et japonaise. Craco se révèle fortement marqué par le Moyen-âge perceptible dans la structure de ses fontaines où colonnes et chapiteaux emprunte au vocabulaire architectural. Mais également dans le bestiaire fantastique auquel il a recourt pour les orner: chimères, monstres grimaçants, chiens. Ces éléments ne sont pas sans évoquer le fantastique que l’on trouve dans l’art des anciens Pays-Bas notamment chez Jérôme Bosch. Plus près de nous, Ils font écho aux réalisations du sculpteur et céramiste Jean Carries qui, à la fin du XIXéme en France, utilise le grès pour donner naissance à des créatures étranges que lui inspire le Japon. Pays qui, depuis l’Exposition universelle de 1878, est à la base d’une importante influence sur les arts qui touchent les arts décoratifs et la peinture. L’influence de la ligne Art nouveau se fait également sensible dans la représentation des végétaux.

Les deux fontaines conservées au musée d’Andenne sont quant à elles totalement dépendantes de l’architecture puisque destinées à être adossées à un mur. Si la provenance de la fontaine aux oiseaux commandée par une famille andennaise parait limpide, l’historique de la fontaine à la pieuvre, avec son esthétique particulière nous apparaît plus mystérieuse. La composition abstraite offre un point de vue inédit sur l’animal aux tentacules tournées vers le ciel.

Les fontaines d’Arthur Craco constituent une expression particulièrement originale de l’art de la céramique en Belgique. Ces œuvres monumentales en grès, loin de représenter l’aboutissement de sa carrière sont une agréable incartade dans sa production et présentent une incontestable originalité. Elles offrent encore aujourd’hui aux habitants de la commune un point d’intérêt coloré et fantasque. Notons, que de nombreuses années plus tard le sculpteur Olivier Strebelle (1927) réalisa lui aussi des fontaines en céramique dont la fontaine aux coqs en 1951. Placée au musée du Middelheim à Anvers elle utilise aussi la figuration animale.

David Brancaleoni