Monsieur Robert Mordant, préfet des études honoraire des Athénées royaux d’Andenne et de Ciney, conservateur honoraire du Musée
communal de la céramique d’Andenne, est décédé ce samedi 5 juin, après une longue lutte contre les séquelles d’une chute survenue à son domicile. Tous ceux qui l’ont connu – ils ont été nombreux à Andenne au cours des 50 dernières années – en sont abasourdis.
Robert Mordant est né à Jemeppe-sur-Meuse, dans la banlieue industrielle de Liège, en 1922. Il était issu d’une famille ouvrière, une de ces familles qui donnait au travail la valeur d’une vertu fondamentale et qui consentait tous les sacrifices pour que ses enfants les plus doués progressent dans la hiérarchie sociale. M. Mordant en était très fier et exprimait souvent sa reconnaissance envers ses parents. Une telle éducation marque profondément un homme de cœur et lui inculque le sens de ses responsabilités. Il fallait donc que le garçon de la famille fasse des études, secondaires d’abord et universitaires ensuite. Ce n’était pas banal dans une famille d’ouvriers, d’autant que les temps étaient durs. M. Mordant a 17 ans lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale. Le rationnement, les déplacements difficiles, les bombardements n’étaient pas favorables aux études. Mais M. Mordant avait une telle soif d’apprendre, d’analyser et de décortiquer le savoir dans la discipline qu’il avait choisie, l’étude du latin et du grec, qu’aucun obstacle n’aurait pu l’arrêter. Les professeurs de l’Université de Liège, ses maîtres, étaient du reste à la hauteur de la situation. Ainsi, un des derniers examens que M. Mordant a passés avant d’obtenir sa licence en 1944 s’est déroulé dans une cave alors que la violence meurtrière se déchaînait dans le ciel liégeois. Savoir se détacher des contingences extérieures pour concentrer sa pensée, même dans les instants les plus difficiles, était une des grandes qualités de M. Mordant.
Diplômes de licencié en philologie classique et d’agrégé de l’enseignement moyen du degré supérieur en poche, après un parcours universitaire sans faute, M. Mordant entame ce métier d’enseignant qui va envahir toute sa vie et qu’il a exercé avec une passion à ce point dévorante qu’il lui sacrifiera la quasi-totalité de ses loisirs. Longtemps après son admission à la retraite de l’enseignement, il me confiait souvent qu’ayant rencontré dans la rue un professeur de l’Athénée, ils avaient « fait à deux un conseil de classe sur le trottoir ».
En 1948, il part pour le Congo où l’enseignement secondaire se développe. Sa fiancée, Maria Culot, l’y rejoint bientôt et, dès sa descente d’avion, il l’épouse. Se crée à ce moment un couple que seule la mort vient de séparer. Quatre enfants naîtront de cette union, tous au Congo : Guy en 1950, Anne en 1951, Robert en 1954 et Christian en 1958. Pendant 8 ans, M. Mordant a enseigné le latin et le grec à Bukavu, dans un cadre paradisiaque. En 1956, il est chargé de créer à Moanda dans le Bas-Congo un nouvel Athénée royal destiné à accueillir non seulement les enfants des militaires belges de la base de Kitona, mais également les jeunes Congolais de toute la région. Un internat de plus de 100 élèves est annexé à l’établissement. Les conditions de vie sont très précaires. L’eau n’est pas potable et il faut en amener par camion-citerne. La chaleur est extrême : en une saison, m’a dit Mme Mordant, tous les rideaux de la maison étaient brûlés. En attendant la construction de nouveaux bâtiments, les cours sont organisés dans un ancien hôtel. M. Mordant doit veiller à tout et s’occuper de tous. Il va acquérir là une formidable expérience qu’il mettra en application à Andenne 15 ans plus tard. Comme les choses ne vont jamais assez vite à son goût, il harcelle l’administration, poursuit les responsables jusque dans leurs bureaux et obtient par son opiniâtreté tout ce dont il a besoin pour mener à bien sa mission. L’Athénée royal de Moanda sort de terre. Las, les événements de 1960 remettent tout en question. Il faut partir, regagner la Belgique et recommencer quasiment tout à partir de zéro. Les « coloniaux », comme on les appelait alors, ne voyaient pas leur ancienneté de service reconnue par l’État et devaient repartir depuis le bas de l’échelle.
M. Mordant est désigné par le Ministère de l’Instruction publique aux Écoles moyennes d’Andenne et de Gesves. La première est une école réservée aux filles puisque les garçons fréquentent l’Athénée. Bientôt M. Mordant passe à l’Athénée royal d’Andenne où il est chargé des cours de latin et de grec dans les humanités latines et greco-latines. Tous les élèves qui ont bénéficié de ses cours se souviennent de lui avec admiration et émotion. M. Mordant ne se contentait pas d’enseigner les langues anciennes. Il ne se contentait pas non plus de transmettre la pensée des auteurs grecs et latins ; il l’analysait comme un philologue et l’interprétait comme un philosophe. Surtout, il en démontrait le caractère universel et intemporel ; il en faisait un outil pour comprendre le monde actuel et agir sur lui. A plus de 80 ans, il m’a dit en confidence que, s’il n’avait pas pris la direction du Musée en 1985, il aurait entrepris une thèse de doctorat consacrée à Karl Marx. Son influence sur ses élèves a été exceptionnelle et elle s’est prolongée bien au-delà de leurs études secondaires à l’Athénée. MM. Claude Eerdekens et Francis Verborg – et combien d’autres ? – peuvent en témoigner.
Le 1er octobre 1971, un mot griffonné de sa main dans le cahier de service apprend à ses collègues de l’Athénée qu’il est chargé d’assumer la fonction de préfet des études. Comme l’écrit en 1985 Jacques Ravez, professeur de sciences économiques : « Dès la première minute, il ne prenait pas le temps de faire taper cette petite note. Il passait à l’action. » En effet, dès l’année scolaire suivante, lui qui passe pour traditionnaliste, il introduit progressivement l’enseignement rénové à l’Athénée : la raison primait sur le scepticisme de la communauté éducative. Dans les années qui suivent, il a constamment le souci de prendre les devants par rapport aux autres établissements secondaires de la région. Il étend le rénové au cycle supérieur des humanités sans attendre l’extinction des sections traditionnelles. Il rend mixtes les trois premières années du secondaire, ce qui fait perdre sa raison d’être à l’École moyenne des Filles et facilite la fusion de cet établissement avec l’Athénée en 1975. Son but est clairement de rassembler à l’Athénée toutes les sections et options de l’enseignement secondaire officiel existant sur le territoire de la ville d’Andenne. Rappelons que, à cette époque, la fusion des communes n’est pas encore réalisée mais qu’elle est annoncée et que le préfet des études est un homme prévoyant. Ce but est réalisé complètement lorsque, en 1980, la section sciences humaines de l’École normale est transférée à l’Athénée mais M. Mordant n’est alors plus là pour s’en réjouir. On n’arrive évidemment pas à un tel résultat par l’exercice de la force et de l’autorité ; il faut expliquer, convaincre, vaincre les susceptibilités des uns et des autres, faire preuve de persévérance et de diplomatie. Il fallait que l’établissement, rénové et agrandi, puisse fonctionner dans une harmonie nouvelle. Ce fut constamment la préoccupation principale du préfet.
Parallèlement, le préfet Mordant obtient que l’on complète les anciens bâtiments de l’École moyenne des Garçons et de l’École communale du Centre par des constructions neuves comportant des bureaux, des laboratoires modernes, des classes adaptées aux nouvelles normes, des sanitaires, etc. Une première aile est construite en 1974 et la seconde en 1978, année où l’Athénée adopte le nom de l’écrivain Jean Tousseul. On peut citer également la transformation de la grande cour de la rue Henin, le sauvetage de ses arbres principaux, l’achat de la maison de la rue Léon Simon donnant à l’Athénée une vitrine tournée vers la ville, l’achat d’un terrain à Peu-d’Eau en vue de la construction d’une école gardienne, la modernisation et l’agrandissement des cuisines et des ateliers Bois et Fer.
En 1980, à son grand regret et pour des raisons statutaires, M. Mordant doit quitter son poste de préfet « faisant fonction » à la tête de l’Athénée et le céder au Préfet en titre qui, à ce moment, est M. André Bodart. Après un bref passage à l’Athénée royal de Gembloux comme proviseur, M. Mordant est désigné comme préfet des études à l’Athénée royal de Ciney où il obtiendra une nomination définitive. C’est alors qu’il occupe cette fonction – il laisse à Ciney un souvenir aussi vivace qu’à Andenne – qu’il accède à la retraite en 1985.
Une nouvelle vie commence alors pour M. Mordant. Dès cette même année 1985, le Collège des Bourgmestre et Échevins lui confie la direction du Musée communal. Il en fait en quelques années le Musée de la céramique d’Andenne, connu aussi bien aux niveaux régional et national qu’international. Il dispose d’emblée de l’aide de toutes les forces vives de l’administration communale : cabinet du Bourgmestre, Secrétariat communal, Échevinats de la Culture, des Finances, des Travaux, du Tourisme, de l’Enseignement, etc., tous sont mis à contribution. En effet, le fonctionnement du Musée, dynamisé par M. Mordant, nécessite de multiples synergies avec les pouvoirs publics, des entreprises, des écoles. Le Musée se voit également doté d’un personnel permanent, compétent et dévoué, qui travaille sous l’autorité directe du nouveau Conservateur.
Comme partout où il exerce son action, M. Mordant construit au sens propre comme au sens figuré. Il s’attache immédiatement à agrandir et à moderniser les locaux de la rue Charles Lapierre. Après avoir obtenu de la Ville de disposer tout d’abord de la totalité du rez-de-chaussée du bâtiment qui est occupé par divers services communaux et par l’ONE, puis, quelques années plus tard, quasiment de la maison tout entière, il fait acquérir la maison voisine, qui avait appartenu à Mlle Adrienne Ramelot, ancien professeur à l’École normale. Il réalise ainsi un ensemble muséal totalement rénové et structuré rationnellement. Dans le même temps, avec les conseils et le soutien du service du Patrimoine de la Communauté française, les salles sont aménagées en vue de mettre en valeur les collections et d’en assurer la présentation de façon esthétique et, surtout, extrêmement didactique. Le financement de tous ces travaux est assuré par la Ville d’Andenne avec d’importants subsides de la Communauté française.
M. Mordant se lance alors dans un domaine totalement nouveau pour lui : l’étude systématique et scientifique de toutes les facettes de la céramique andennaise depuis l’extraction de la terre plastique locale, la derle, jusqu’à la fabrication d’un de ses produits les plus délicats, la porcelaine. Il rappelle ainsi aux Andennais que leur ville est « fille de blanche derle ». Ce travail monumental se traduit par l’organisation d’expositions prestigieuses et la publication d’ouvrages fondamentaux, richement illustrés et imprimés dans les règles de l’art. Citons, principalement, « Andenne, fille de blanche derle » en 1993, « La porcelaine d’Andenne et ses marques » en 1997 et « La pipe en terre d’Andenne et ses marques » en 1999. Enfin, la publication en 2008 de l’ouvrage « La Céramique en Belgique, de la préhistoire au milieu du XIXe siècle » par les Éditions du Céfal à Liège marque la consécration scientifique de son auteur.
L’enrichissement des collections du Musée faisait partie des objectifs principaux de M. Mordant. On lui doit l’acquisition par la ville d’Andenne et par la Communauté française de plusieurs collections prestigieuses conservées au Musée, en particulier les collections Anselme, Warginaire et Godart. Il était toujours à l’affût de pièces nouvelles permettant de mettre en lumière telle ou telle particularité des productions andennaises. Il était aidé efficacement pour cela par son épouse qui parcourait pour lui les salles de vente et les galeries d’art.
Pour terminer, il convient de mettre en évidence l’amour de la famille qui animait M. Mordant : celui de son épouse, d’abord, qui l’a accompagné et soutenu pendant 62 ans, celui de ses enfants et de ses petits-enfants, ensuite, qui faisaient sa plus grande fierté. Qu’ils reçoivent par ces quelques mots l’expression de la tristesse de tous ceux qui ont côtoyé, admiré et aimé celui qui fut leur grand-père, père et époux.
Léon J. Hauregard
Ce texte a été publié dans le journal Vie Mosane, le 9 juin 2010 (Éd. Lallemend, n° 20, 63e année, p. 5).



