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Posté le juin 9, 2011 dans Non classé

En savoir plus… sur les céramiques de l’Art nouveau en Belgique

Style qui s’est développé en Europe et aux Etats-Unis, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’Art nouveau s’est illustré essentiellement dans les arts décoratifs et l’architecture.

Assiette décorée par Louis Hasey, collection du Musée de NimyAppelé Jugendstil en Allemagne, Sezessionstil en Autriche, Tiffany Style aux Etats-Unis, Arte Joven en Espagne, Arts and Crafts movement en Angleterre, Nieuwe Kunst aux Pays-Bas, ou Stile Liberty ou Floreale en Italie, l’appellation Art nouveau est habituellement utilisée en France et en Belgique. Bien que mouvement international partageant les mêmes caractéristiques et idéaux, chaque pays et régions revêtent des particularismes qui leur sont propres.

A l’échelle de la Belgique, en fonction des régions, des provinces et des manufactures, il est d’ailleurs intéressant de souligner le foisonnement et la diversité des expressions de l’Art nouveau figés au sein de l’argile.

Produites aux quatre coins du pays, fabriquées en série ou non, par des manufactures, des artistes-créateurs ou des décorateurs indépendants, les céramiques Art nouveau belges allient tradition et innovation ainsi que fonction et beauté.

A l’époque où les théoriciens de l’art préconisent une alliance entre les arts et l’industrie, où ils font le vœu pieux que les Beaux-Arts et les arts décoratifs soient sur un même pied d’égalité et que l’Art soit dans tout et pour tous, il n’est pas surprenant de voir émerger un nouvel intérêt pour les arts de la terre. Sous toutes ses formes, la céramique, matériau manufacturé obtenu en modelant puis en cuisant sa pâte argileuse, est omniprésente dans les intérieurs et également en extérieur de la Belle Epoque. Elle joue un rôle tantôt fonctionnel, tantôt décoratif ou est l’alliance des deux. En production de masse, de petite série ou de modèle unique, la céramique prend la forme de sculptures, de vases, d’objets décoratifs variés, d’éléments de jardin, de services de table, de garnitures de toilette, de carreaux de sol ou de parement…carreau de faïence Manufacture Poulet

En fonction de la composition de la pâte, de sa préparation, de la température de cuisson et de l’enduit utilisé, on obtiendra ainsi des pâtes tendres (terre cuite), des pâtes dures (faïence fine, grès cérame) et des pâtes dures translucides (porcelaine dure, porcelaine tendre). Selon sa future utilisation et le style désiré, on choisit la nature de la céramique à manufacturer. Par exemple, le grès cérame, résistant aux conditions atmosphériques, peut être placé en extérieur. Les théories des hygiénistes en vigueur à l’époque encouragent l’utilisation massive de carreaux de faïence dans les bâtiments publics et privés, tant au sol qu’aux murs, pour leurs facilités d’entretien.

Influences et inspirations

Même si l’Art nouveau est perçu comme un mouvement de rénovation, il reste un style parmi  ceux qui marquèrent l’éclectisme de la fin du XIXe siècle. Bien qu’il s’annonce en dissidence avec l’historicisme, il est empreint des styles appréciés par la gent de la Belle Epoque et influencé par ceux-ci.

L’origine du style Art nouveau est à trouver au sein des principes du mouvement Arts and Crafts initié par William Morris, écrivain et peintre britannique. Face à l’accroissement des problèmes causés par la production industrielle et ses nouvelles techniques, les artistes arts and crafts prônent un retour au travail manuel et ambitionnent de renouer avec les traditions des corporations médiévales, excellant dans l’artisanat d’art. Ils s’inspirent des arts orientaux et extrême-orientaux tout en fondant également leur art sur l’observation de la nature. Ils rejettent les références classiques héritées de la Renaissance (symétrie, canons gréco-latins, etc.) et abolissent la séparation entre les arts dits nobles (peinture et sculpture) et les arts dits mineurs (arts décoratifs).

A la suite de Pugin et Ruskin, Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc a directement inspiré de nombreux acteurs du mouvement Art nouveau. L’esprit du Moyen-âge a soufflé sur les céramiques Art nouveau. Par leur rusticité, la simplicité de leur ornementation, leur coloration brune, jaune et verte, les créations de Finch à Forges-lez-Chimay s’apparentent aux terres cuites vernissées médiévales. Hormis la souplesse des lignes qui les ornent, les carreaux en terre cuite produits à Torhout ou dessinés par Finch pourraient paver un donjon. Les traditions du travail de la terre, tant techniques que décoratives, propres à chaque région, perdurent dans les nouveautés de style Art nouveau. Par exemple, pour la fabrication des poteries de Torhout de ce style, les céramistes utilisent les mêmes procédés que ceux employés pour les poteries flamandes du XVIIIe siècle.

L’influence du Japon est prépondérante en Europe durant la deuxième moitié du XIXème siècle grâce à la diffusion des estampes, importées en quantité et à l’Exposition universelle de Paris en 1878 où les céramiques japonaises utilisées pour la cérémonie du thé sont particulièrement remarquées et admirées. Leurs couvertes colorées et marbrées, les coulures d’émaux de diverses nuances et consistances, obtenues lors de leur passage au feu plurent et par conséquent, furent abondamment imitées. Leur simplicité formelle et leurs ornements épurés ou absents sont adoptés par les créateurs avides de nouveauté. La stylisation et l’asymétrie des décors ainsi que les thèmes paysagers, les formes végétales et animales qui caractérisent les estampes sont reprises par les artistes.

Depuis la nuit des temps, la nature est une source d’inspiration intarissable pour les artistes et céramistes. En fonction des modes et des goûts, la représentation de la nature changea constamment. Durant les dernières décennies du XIXe siècle, la théorie du Naturalisme incitera les artistes à introduire dans l’art la méthode des sciences expérimentales d’observation précise et exacte de la nature. Concomitant au Symbolisme, le Naturalisme marquera le domaine des arts décoratifs ; un de ses plus fervents partisans fut Emile Gallé.

Quant au Symbolisme dont les préceptes sont de « Vêtir l’idée d’une forme sensible »[1], la description objective et concrète d’un objet lui enlèverait les trois-quarts de sa valeur. Le Symbolisme vise un idéalisme à travers le symbole. Les artistes symbolistes cherchent à donner la sensation et l’impression, plutôt que la représentation des choses. Au-delà des apparences, ils évoquent un monde idéal et privilégient l’expression des états d’âme. Certaines œuvres d’Isidore de Rudder, dont Daphné, d’Arthur Craco, dont Le chevalier des mers sont quelques-unes des plus remarquables céramiques symbolistes. Toutes deux ont un visage et des yeux clos, une expression énigmatique et mystérieuse.

Dans quelques cas, le mouvement artistique Réalisme s’inscrit au sein de l’argile. Notons une petite plaquette représentant un mineur dessiné par Constantin Meunier en 1904-1905 et la représentation au miroir d’une assiette d’une hiercheuse par Jean Cambresier, artiste et céramiste liégeois.

D’autres mouvements artistiques marquèrent subrepticement l’évolution de la céramique de la fin du XIXe siècle : le néo-impressionnisme et le pointillisme avec quelques créations signées par Alfred William Finch et Théo Van Rysselberghe.

Les grandes caractéristiques de la céramique Art nouveau

L’Art nouveau est un style profondément décoratif où la valeur ornementale de la ligne prédomine ; soit courbe et d’origine florale, soit géométrique. Les formes et les décors des céramiques Art nouveau sont dictées pas ces deux tendances. Elles sont toutes deux en vigueur en Belgique.

Parfois légèrement teintées d’Art nouveau sur des modèles traditionnels, les céramiques de tendance florale vont bientôt jusqu’à adopter la forme de fleurs, de fruits ou de légumes. Leurs tiges et leurs queues sont des anses, des boutons de préhension ou des piétements. Les cols des vases sont souvent irréguliers et évoquent les corolles de fleurs. Tout comme les coulures émaillées, les formes suggèrent la spontanéité, l’inattendu propre aux mystères de la nature. La sacro-sainte symétrie a disparu. Les artistes de l’Art nouveau s’inspirent autant de la flore des jardins et des champs que des plantes exotiques, cultivées et hybridées. Citons parmi tant d’autres, les feuilles de marronniers, le gui, l’iris, l’orchidée, le chardon, le lys, le bleuet, les nénuphars, le bambou, la capucine, la pensée, la passiflore, le coquelicot, le pavot, la berce des prés… Les fruits et légumes ne sont pas en reste : le raisin, les pommes, les mûres, la coloquinte sont représentés. Les tiges si contorsionnées des courges ont inspiré nombre de lignes en coups-de-fouet. Le paon, le lézard, le serpent, le chat, la grenouille, l’araignée, la chouette, l’escargot, le cygne, la chauve-souris, la libellule… font partie du bestiaire de l’Art nouveau. Les choix opérés parmi la faune et la flore ne sont pas innocents, ils revêtent souvent des significations ou sont des symboles. La femme est aussi un leitmotiv. Habituellement, l’égérie a son corps dénudé, drapé et se pare d’une chevelure abondante aux boucles ondoyantes. L’expression de son visage, souvent fermé et sa posture lui procurent une aura mystérieuse et énigmatique.Carreau de faïence produit à Emptinne

En parallèle à la tendance florale, s’est développée principalement en Autriche et en Allemagne, une frange géométrique du style. Bien que partisans de la ligne sobre et rectiligne, ces artistes partagent les mêmes démarches et valeurs. Leurs lignes ont bien souvent perdu leurs connotations florales. Les céramiques Art nouveau de tendance géométrique sont minoritaires dans la production belge. Seuls les ateliers de Flandre occidentale se démarquèrent réellement à cet égard.

Les couleurs appréciées par la clientèle de l’époque sont de tonalités évanescentes et douces telles que le bleu clair, le vert d’eau, le mauve ou le rose. On les retrouve plutôt sur la faïence et la porcelaine alors que la terre cuite et le grès useront davantage de coloris vifs et contrastés. Grâce à leurs nombreuses recherches techniques, les céramistes décelèrent les secrets de fabrication du rouge au cuivre ou sang de bœuf japonais. Une multitude de techniques anciennes et de nouveaux procédés sont mis en œuvre : le cloisonnisme, le toilé, la barbotine, l’irisation ….

Vers 1890, le goût pour les céramiques couvertes de décors flammés se développe suite à l’intérêt porté aux céramiques extrême-orientales. Après leur découverte et leur mise au point par des céramistes, plusieurs manufactures européennes se lancent dans ce type de produits. L’objet peut être recouvert de plusieurs couleurs qui ont coulés pendant la cuisson. Les émaux en application sont tantôt fluides procurant une surface lisse, tantôt épais conférant un léger relief. Lors de leur passage  au four, les émaux peuvent avoir tous genres de réactions non figuratives : coulures, bavures, mouchetures, craquelures, cristallisations… Les faïences de Thulin sont particulièrement appréciées pour ce genre d’effet.

Un engouement pour les faïences et les grès à lustres et reflets métalliques est à noter. Le procédé technique utilisé par les céramistes hispano-moresque est redécouvert et repris pour les créations Art nouveau. Leurs effets colorés ont une gamme de teintes et de nuances allant du vert au jaune et du rouge au violet.

La diversité des acteurs

Lorsque l’on essaie de dresser un panorama de la céramique Art nouveau en Belgique, on constate une grande diversité des productions. A l’origine de la nouvelle gamme, on compte des artistes, des éditeurs ou des entreprises. Les entreprises sont de tailles variables, de 2 à plus d’un millier pour les grandes manufactures industrielles telles que chez Boch où l’effectif est monté jusqu’à 1300 personnes.

Les manufactures

Dans un premier temps, les manufactures se limitèrent souvent à renouveler leur répertoire de décor en application sur des modèles traditionnels, tout en poursuivant la production d’œuvres aux styles éclectiques, puis un nouveau langage typologique vit le jour. La production de céramiques Art nouveau est venue s’ajouter à celle des pièces courantes, elles étaient concomitantes. Souvent, les innovations de goût engendrées par les artistes se retrouvent ensuite imitées ou déclinées par l’industrie. Le procédé de transfert de décors par impression de plaques de cuivre est énormément utilisé. Il permet la réalisation rapide et en série de décors élaborés sur une gamme d’objets diversifiés. Les contours au trait sont réalisés de cette manière. Si le décor doit être colorié, la couleur sera appliquée au pinceau par l’atelier des peintres de l’entreprise ou par un procédé lithographique.

Les artistes-céramistes

A cette époque, la pluridisciplinarité est plus présente que jamais chez les artistes ; peintres, sculpteurs, architectes, affichistes… exercent leur art sous de multiples facettes, exploitent une variété de techniques et de matières. Des peintres ou sculpteurs de formation se convertissent pleinement ou temporairement à la céramique. Ils travaillent soit seuls, à leur compte, dans leur atelier d’après commande ou créant des œuvres originales, soit sont intégrés à des entreprises où leur liberté de création est plus ou moins reconnue ou encore ils vendent des projets ou modèles aux manufactures abandonnant leur paternité au profit de la marque. La production de ces artistes-céramistes est destinée à une élite, elle est avant tout décorative et souvent peu fonctionnelle. La céramique a atteint un nouveau statut. Elle se place au même échelon que la peinture et témoigne des valeurs avant-gardistes.

Atelier de décoration Charlier, Louvain - collection privéeLes artistes-décorateurs

Dans toutes les familles bourgeoises de la Belle Epoque, l’éducation des filles passe par le développement de leurs qualités artistiques. Une formation aux arts et à la musique, passant par la connaissance d’un instrument, est vivement souhaitée. Les arts domestiques doivent être également leur être inculqués afin d’en faire de parfaites maîtresses de maison. Parmi les passe-temps féminins, on observe un goût pour la décoration de céramiques ou de verres. Petits tableautins au miroir de l’assiette ou simples motifs décoratifs, ces objets, parfois de grande qualité, sont souvent restés anonymes ou sont signés d’illustres inconnu(e)s. Julie Van Biesbroeck-Sterpin s’est distinguée par ses décors sur porcelaine. Fille d’artiste, elle signa ses œuvres d’esprit Art nouveau. Bien que restés dans le giron familial, les objets décorés après journée par Louis Hasey sont de véritables bijoux d’originalité. D’autres artistes, comme Jean Cambresier ou l’atelier de décoration dirigé par Arthur Charlier à Louvain (ca. 1892-1930) eurent pignon sur rue et vécurent de leur art sur céramique. Citons encore Edouard Tourteau (Bruxelles 1846-1908) qui fut peintre, aquarelliste, aquafortiste, sculpteur et également céramiste, peintre sur faïence et porcelaine.

Edition d’oeuvres d’artistes en céramique

Certains artistes, surtout sculpteurs, vont à l’occasion donner des modèles de leurs oeuvres à transposer en céramique ou à placer sur des carreaux de faïence. Des éditeurs tels que Boch, Vermeren-Coché, Champagne, pour la Belgique ou Müller et Bigot pour la France, s’adressèrent à de nombreux artistes dans l’objectif de diversifier leur gamme de produits, de séduire une clientèle élitiste et fortunée. Les industriels s’éveillent davantage à l’art et par conséquent, font plus régulièrement appel à des artistes tout en s’évertuant à développer les qualités artistiques de leurs ouvriers. Boch frères Keramis à La Louvière fabriqua des œuvres dessinées par Isidore De Rudder, Théo Van Rysselberghe et reproduit les célèbres affiches de Privat Livemont sur des panneaux de carreaux de faïence afin d’enjoliver les façades de commerces. Les œuvres de Philippe Wolfers et d’Isidore de Rudder furent éditées chez Emile Müller à Ivry, près de Paris. Il en est de même pour Constantin Meunier qui, de plus, créa un modèle fabriqué à Nimy. La manufacture d’Alexandre Bigot produit un modèle de carreau en grès dessiné par Henry Van de Velde. De manière épisodique, citons encore les projets dessinés par Jules Lagae, Georges Lemmen, Gisbert Combaz pour leur réalisation en céramique.

Anne Pluymaekers

Bibliographie

Alfred Willy Finch (1854-1930), Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique,

1992.

Clerbois (S.) (dir.), Céramistes de l’Art Nouveau, catalogue d’exposition, Musée Horta de décembre 1999 à février 2000.

Clerbois (S.), De Paepe (J.) , Arthur Craco (1869-1955) un maître de l’Art Nouveau, in Chroni­ques de Watermael-Boitsfort, n°11, mars 1998, p.1-8.

Clerbois (S.), Omer Coppens (1864-1926) ou le rêve de l’Art nouveau, Anvers, Pandora, 2001.

De Paepe  (J.), Logghe (M.), Arthur Craco, céramiste Art Nouveau, Archives d’Art Nouveau, Bruxelles, 2004.

La sculpture belge au XIXe siècle, Bruxelles, Générale de Banque, 1990, p.344-347.

Pelichet (E.), La céramique art nouveau, La bibliothèque des arts, Paris, éditions du Grand-Pont Jean-Pierre Laubscher, Lausanne, 1976.

Schoonbroodt (B.), Artistes belges de l’Art nouveau 1890-1914, Racine, 2008.


[1] Jean Moréas, Manifeste du Symbolisme, in le Figaro, 1886.